Argumentaire

Une monnaie locale complémentaire (MLC), pour quoi faire ?

Introduction

« À moins de nier les évidences, notre siècle s’ouvre sur un monde en crise. Crise politique, crise sociale, crise économique et monétaire, crise écologique… Cet ensemble de crises est identifié, reconnu ; seuls les points de vue divergent quant aux causes et aux solutions possibles. […] Les manifestations et révoltes populaires éclatent un peu partout dans le monde et clament haut et fort ce qu’on ne veut plus, mais se désagrègent quand il convient de définir ce qu’on veut.

Toutefois, au cœur de ce joli chaos, s’activent de nombreuses personnes, regroupées au sein d’associations, de réseaux, de collectifs qui plantent des graines de transformation dans tous les domaines de la vie. Habitués que nous sommes à la démesure et l’immédiateté en tout, le côté souvent très travail de fourmi anecdotique fait qu’on peut croire que rien ne se passe. Et pourtant oui, le monde de demain est déjà en marche, les MCL y participent. » [1]

En janvier 2016, on comptait cinq mille monnaies locales à travers le monde : depuis 1982 L’Elef au Canada, depuis 2003 le Chiemgauer en Allemagne, 2010 l’Abeille en France, 2012 le Bristol en Angleterre, 2012 l’Epi en Belgique, 2013 l’Eusko au Pays basque, etc.

Partout, de simples citoyens se réapproprient la monnaie et lui redonnent sa fonction initiale d’échange, de liant social !

Ce qu’apportent les MLC

1. Sur le plan économique

Pensez que «97% des flux financiers mondiaux sont absorbés par la spéculation. Seuls 3% servent l’économie réelle. C’est dire que même si on a une consommation responsable, tant qu’on utilise la monnaie officielle de son pays, on contribue malgré soi à alimenter une logique qui asservit l’humain et détruit la planète. Ainsi, le geste qui consiste à aller échanger une partie de notre revenu en monnaie locale devient un acte cohérent car cette fois c’est l’économie réelle de notre territoire qui va recevoir 100% de notre monnaie. » [1]

« Utiliser une monnaie locale qui par nature ne peut sortir d’une région donnée, dynamise nécessairement la production et les échanges locaux, chacun essayant de se fournir le plus près de chez soi en biens, en services, etc. » [1]

La monnaie nationale confiée à l’association en échange de monnaie locale est placée en réserve sur un compte d’épargne éthique dont une partie pourrait ultérieurement soutenir des projets locaux, correspondant aux valeurs affichées dans une charte.

Grâce aux monnaies locales, certaines entreprises peuvent espérer augmenter leur chiffre d’affaire et créer de nouveaux postes de travail. D’autres, fragilisées par la concurrence des grandes surfaces, pourront se maintenir. Peut-être que nos villages pourront retrouver certains commerces.

Il est bon de se rappeler que c’est la dépense de l’un qui fait le revenu de l’autre.

2. Sur le plan écologique

Une monnaie locale complémentaire, parce qu’elle est locale, favorise les circuits courts. Ceux-ci entraînent une diminution importante des distances parcourues par les marchandises ; donc une économie d’énergie et une pollution moindre.

Les valeurs, affichées dans la charte, sensibilisent et invitent tous les acteurs à adopter une attitude de plus en plus responsable et critique à l’égard de ce qui est produit et consommé. C’est la possibilité offerte aux citoyens de reprendre le contrôle sur ce qui est produit et sur la manière de produire.

3. Sur le plan social

Lors de nos achats, nous sommes souvent séduits par des offres alléchantes, des prix cassés et nous oublions que là derrière se cachent des paysans et des ouvriers insuffisamment rétribués ici, ou voire carrément exploités ailleurs.

« Utiliser une monnaie locale, c’est ré-humaniser le quotidien » [1] Celle-ci, par sa différence visible, nous oriente vers des producteurs, des artisans, des commerçants et des PME qui ont un visage. Le fait qu’ils acceptent la monnaie indique qu’en signant la charte ils tendent vers plus d’équité et de respect de l’environnement.

4. Sur le plan politique

Les MLC ne sont pas un outil dont la finalité serait de relancer la croissance locale dans la logique de la pensée ultralibérale. C’est au contraire constater que cette idéologie est responsable des crises que nous vivons et qu’une transformation de nos systèmes et modes de vie est impérative si nous voulons transmettre à nos enfants un monde vivable plein de promesses.

« Souvent la mise en œuvre des monnaies locales sert aussi de prétexte à expérimenter de nouveaux moyens de gouvernance où nous nous habituons à des modes de décision collégiaux qui favorisent l’organisation en réseau plutôt qu’en structure pyramidale.

Les MCL s’inscrivent dans l’écriture d’un nouveau paradigme où l’expérimentation et l’engagement priment sur le résultat immédiat. Elles lancement les bases d’un nouveau projet de société adapté aux défis vitaux de notre époque. » [1]

5. Sur le plan des valeurs et du sens

Les MLC sont une opportunité de réfléchir à notre rapport à l’argent et à ce qu’est la vraie richesse. L’acte économique ne doit pas se justifier d’abord par le profit financier qu’il génère. Nous ne pouvons pas souscrire à l’adage : « Peu importe ce qu’on fait, ce qui compte c’est ce qu’on gagne ! » L’argent n’est pas une fin en soi. L’économie doit se mettre au service de la population et du devenir de la planète.

Qu’est-ce qui compte vraiment pour chacun de nous ? Nous pourrions espérer qu’à force de chercher une réponse à ces questions, la pensée collective évolue de sorte qu’à terme, l’économie serve la vraie richesse, la monnaie n’étant plus qu’un moyen pour y parvenir.

La monnaie locale s’appuie sur une charte qui précise les valeurs de la démarche et ses objectifs. [1] Source : www.aises-fr.org

On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui a créé le problème.
– Albert Einstein

 

Une démarche citoyenne

La monnaie, c’est à la fois simple dans son utilisation et compliqué dès que l’on essaie d’expliquer d’où vient l’argent, qui le crée, d’où vient le crédit, où vont nos économies…

Oser se lancer dans l’aventure d’un projet de MLC, c’est « découvrir qu’une simple association citoyenne peut se réapproprier cette maîtrise, aujourd’hui confisquée par les établissements bancaires, obsédés non plus de rendre service à leurs usagers mais d’enrichir leurs actionnaires. Dans cette reprise citoyenne, c’est le Faire qui détermine le Comprendre. » (Michel Lepesant, http://monnaie-locale-complementaire.net)

C’est un projet citoyen, dont les autorités locales ne sont pas exclues, bien au contraire. Mais c’est un mouvement ascendant. Dès que le projet est suffisamment lancé et à partir du moment où les autorités accordent leur reconnaissance à une démarche dont elles n’ont eu ni l’initiative ni la maîtrise, alors il est possible d’intégrer celles-ci au projet. C’est non seulement possible mais c’est aussi doublement souhaitable : rappelons que, d’une part, être élu c’est avoir été choisi pour avoir la charge et la responsabilité de l’action publique et que, d’autre part, les financements accordés proviennent des citoyens eux-mêmes.

Précisons que les projets de MLC sont neutres sur le plan des partis politiques, des églises ou autres groupes constitués. Les utilisateurs et les prestataires sont signataires d’une charte qui les engagent dans un système d’économie solidaire et éthique.

Un projet créateur de liens

Beaucoup d’adhérents aux projets MLC sont membres d’autres associations, déjà engagés diversement. Une MLC est le moyen par excellence pour relier des initiatives qui vont dans le même sens dans une même région. C’est dans ce sens que les MLC fonctionnent comme signe de reconnaissance.

La MLC est aussi un moyen d’intéresser les nouveaux habitants à la vie locale pour empêcher nos villages et nos bourgs de devenir des dortoirs.

Pour les usagers : une expérience de consomm’acteur

Même si pas mal d’entre nous sommes heurtés par le fait d’être réduits à l’appellation de consommateurs, il n’en reste pas moins que le conditionnement culturel nous conduit souvent à nous comporter comme tel, autrement dit à chercher quelque chose qui réponde à notre besoin immédiat mais pas toujours nécessaire.

En utilisant une MLC et en orientant sa consommation vers un réseau labellisé éthique, le consommateur sait que son acte d’achat n’est pas/plus neutre. Consomm’acter devient un choix, celui de ne pas acheter n’importe quoi, n’importe où.

Pour les prestataires : intégrer un réseau qui a du sens

Comme le souligne Philippe Derudder, ancien chef d’entreprise : « le fait d’être agréé dans le réseau de la monnaie locale donne au prestataire professionnel une image de marque positive, une sorte de label éthique qui ne peut que valoriser son entreprise.

Les prestataires qui intègrent le réseau ont davantage un métier qu’un travail et ils entendent en participant à cette expérience non pas d’abord en profiter mais y gagner une satisfaction sociale. Finalement, ce qui n’a qu’un prix n’a pas beaucoup de valeur. »

Concrètement

  • La Monnaie Locale et Complémentaire (MLC) est légale en Suisse.
  • Pour une somme modique les prestataires et les usagers deviennent membres de l’association ou de lacoopérative qui gère la MLC. De ce fait, ils adhèrent aux valeurs de la charte.
  • Une MLC vaut 1 franc suisse (CHF). Les francs sont placés sur un compte bancaire éthique.
  • Les usagers et prestataires peuvent en tout temps rechanger des MLC en francs, opération qui n’est pas à encourager.
  • Les MLC s’achètent dans des bureaux de change répartis dans la région.
  • Les prestataires qui acceptent les MLC affichent un signe distinctif.
  • La liste des prestataires est mise à jour régulièrement sur le site internet de la MLC.
  • Seules de petites coupures MLC sont émises. La petite monnaie en pièces se rend en franc suisse.
  • Les billets MLC sont sécurisés pour empêcher la falsification.
  • Le prestataire compte les MLC comme si c’étaient des francs suisses pour sa comptabilité. Sa seule contrainte est d’avoir un espace MLC dans sa caisse.
  • La MLC, appelée Gros-de-Vaud – Pied du Jura, pourra circuler dans ce bassin de vie rurale sans que les limites n’en soient clairement définies.

 

Bibliographie et références

Livres :

  • Derudder Philippe, « Les monnaies locales complémentaires, pourquoi, comment ? », Editions Yves Michel, 2014
  • Bosqué Frédéric, « Les monnaies citoyennes – Faites de votre monnaie un bulletin de vote », Editions Yves Miche, 2014
  • Atlan Jacques, « Petit guide des mille et une monnaies locales d’aujourd’hui », Les Presses du Midi, 2012
  • Holbecq André-Jacques, « Un regard citoyen sur l’économie », Editions Yves Michel, 2002
  • Collectif sous la direction d’Inès Trépant et de Paul Lannoye, « Commerce mondial, la démocratie confisquée », Editions Yves Michel, 2015

 

Films :

  • « Demain » de Cyril Dion et Mélanie Laurent, Lauréat César 2016, meilleur film documentaire : https://www.demain-lefilm.com
  • « En quête de sens, un voyage au-delà de nos croyances », un film participatif de Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière, financé par 963 internautes : http://enquetedesens-lefilm.co
  • « Qu’est-ce qu’on attend ? », de Marie-Monique Robin, un film qui parle d’une petite ville alsacienne de 2’200 habitants en transition : http://m2rfilms.com/qu-est-ce-qu-on-attend

 

Réseaux associatifs :

  • L’Association internationale pour le soutien aux économies sociétales (AISES), association fondée par Philippe Derudder : http://www.aises-fr.org/
  • Le réseau des MLC citoyennes : http://monnaie-locale-complementaire.net/